
au salon du Midem le 28 janvier - Photo Patrick Manez
De
la musique comme s'il en pleuvait. Partout, tout le temps, sur une
multitude de supports, déclinée à toutes les sauces et dans une
multitude de modèles économiques. Malgré un bilan 2007 encore une fois
très morose (-17% de ventes sur le marché français et -50% sur cinq
ans), le 42e Marché international du disque et de l'édition musicale
(Midem) de Cannes s'est clos sur une note d'espoir.
Espoir que la démultiplication des canaux musicaux à
l'ère du numérique finisse enfin par faire mentir ce nouvel adage selon
lequel « jamais on a autant écouté de musique, jamais on ne l'a si peu payée ».
Espoir que, après avoir fait carton plein dans la vente d'abonnements
et d'appareils high-tech en se servant de la caverne d'Ali Baba
musicale des réseaux comme produit d'appel, les fournisseurs de
technologies et d'accès à Internet trouvent dans des offres de contenus
attractives un nouveau relais de croissance. Espoir enfin qu'à défaut
de ne pouvoir remporter « l'impossible guerre contre le piratage »,
comme l'a nommée l'activiste et juriste américain Lawrence Lessig, la
future loi antipiratage française, qui viendra en discussion fin mars
au Sénat, permette un rééquilibrage des usages à l'avantage du
numérique « légal », c'est-à-dire « monétisable » en espèces sonnantes
et trébuchantes pour l'industrie du disque.
Dans cette recomposition qui prend forme, tous les
coups ou presque sont permis et « tout le monde marche sur tout le
monde » comme le reconnaissait un dirigeant d'opérateur mobile croisé à
Cannes. En six points, voici la nouvelle playlist de l'industrie pour
s'imposer dans le monde impitoyable de la musique numérique.
La publicité à défaut d'alternative
C'est le musicien Peter Gabriel, homme de l'année pour le Midem 2008, qui le dit. « Pour les jeunes, le modèle payant est dépassé. Aujourd'hui, le prix de la gratuité passe par la publicité ». Comme sur We7, la nouvelle plateforme de téléchargement qu'il vient de créer. Entre « mirage et effet de bulle » comme l'a justement écrit le journal de la profession Musique Info hebdo, le modèle publicitaire cherche toujours ses marques.
Il en a été abondamment question à Cannes avec la
tentative avortée de lancement, totalement surréaliste, du service de
P2P « légal » new-yorkais Qtrax, qui promettait l'eldorado musical pour
tout de suite avec 25 à 30 millions de titres en accès libre et la
rétribution de leurs ayants-droits par la pub. Sauf que les majors ont
une à une démenties avoir signé un accord avec ce mystérieux site pour
l'exploitation de leurs catalogues et que la « bombe Qtrax », lancée à
grands renforts de fastueuses RP (1,5 million de dollars dépensés sur
le Midem avec des concerts privés de James Blunt, LL Cool J, le
chanteur des Eagles Don henley) a fait pschitt.
Plus sérieusement, les maisons de disques et les
auteurs se sont résolus en 2007 à passer leurs premiers accords de
partage de revenus publicitaires avec la floraison de webradios à la
demande, réseaux « sociophoniques » du web 2.0 et autres plateformes de
musique gratis qui ont éclos sur la toile. Des français Deezer, Airtist
ou Musiline aux américains Spiralfrog et Imeem en passant par le
juke-box en ligne last.fm racheté par le network CBS, la plupart de ces
sites très communautaires et misant sur l'interactivité de leurs
membres privilégient la diffusion de musique en « streaming », c'est à
dire sans possibilité de la télécharger sur son ordinateur, baladeur ou
téléphone. Un modèle encore incertain mais que l'industrie du disque
est désormais prêt à accepter pourvu qu'il y ait « quelque chose à monétiser » comme le dit un patron de major.
All taxes long
Licence globale ou pas, l'idée de taxer le plus grand
nombre de fournisseurs d'accès à la musique entendus au sens très large
(fabricants de high-tech, opérateurs Internet et mobile, nouveaux
médias en ligne, etc.) afin de dégager des revenus pour l'industrie
musicale est une revendication constante du secteur depuis l'irruption
de la nouvelle donne technologique. Un mécanisme qui existe déjà depuis
longtemps en France par exemple, avec la taxe sur la copie privée payée
par les fabricants de matériel et régulièrement élargie à de nouveaux
produits comme récemment pour les fabricants de disques durs.
Plus éloigné de la logique libérale anglo-saxonne, le
principe d'une taxation généralisée des acteurs de l'Internet a été
vivement défendu par Paul McGuiness, le manager de U2 très applaudi à
Cannes lorsqu'il s'en est pris à ces marchands de technologies qui,
dit-il, « chevauchent librement la musique en se remplissant les poches ».
Selon lui les fournisseurs d'accès à l'Internet ainsi que les géants
des technologies tels que Dell, Microsoft ou Apple ont vendu ces
dernières années des millions de produits en aiguisant l'appétit
musical des internautes sans que cela ne rapporte un centime à ceux qui
vivent de la création musicale. « Ils gardent tout pour eux », a dénoncé Paul McGuiness qui s'en est pris à ces héritiers des « valeurs hippies »
enrichis sur le dos des créateurs en donnant aux consommateurs les
moyens de pirater leurs oeuvres. Citant en exemple la riposte française
au téléchargement, il a appelé ces nouveaux acteurs de la musique à « protéger la musique qu'ils distribuent » et « partager leurs énormes revenus avec les fabricants et propriétaires de contenus ».
Ca s'abonne et ça revient
C'est la formule magique sur laquelle mise la
profession pour faire enfin rimer musique numérique avec de très
conséquents revenus. Différentes offres de musique par abonnement
proposés par des fournisseurs d'accès à l'Internet (Neuf, Alice) et des
opérateurs mobiles (SFR)ont commencé à apparaître en 2007, avec un
certain succès. Elles permettent, moyennement un forfait mensuel inclus
dans l'abonnement — 4,95 euros par mois chez Neuf — l'écoute et le
téléchargement illimité de musique en toute légalité.
Selon les calculs auxquels se livraient les
professionnels dans les allées du Midem, un service de musique
illimitée souscrite pour 6 euros de plus par mois par les 14 millions
de foyers français abonnés au haut débit dans le cadre de leur
abonnement à un FAI représenterait une manne de plus de un milliard
d'euros par an ! Bien plus que les 713 millions d'euros de chiffre
d'affaires qu'ont rapporté les ventes physiques et numériques en 2007
et pas si loin du pic de 1,3 milliard d'euros de recettes dégagés
l'industrie du disque à son apogée, en 2002.
Largement préférées par la profession au modèle plus
aléatoire de financement par la publicité, ces « mini-licences
globales » commercialisées via les nouveaux « fournisseurs d'accès à la
musique » que sont les FAI et les opérateurs mobiles restent encore
trop limitées en termes de variété des catalogues. L'offre de Neuf et
de SFR ne concerne que le répertoire d'Universal, celle de Alice est
circonscrite aux artistes d'EMI, etc. D'où le danger également de
morcellement de l'offre musicale éparpillée en une kyrielle de services
à la recherche du deal exclusif pour se démarquer de la concurrence.
Madonna chez Orange et Radiohead chez Free ? |